• La couronne de Delphes

    D’un œil malicieux tu accroches, l’objectif de l’appareil photo.

    Au terme d’une cérémonie improvisée, Kelly, notre guide, va déposer sur ta chevelure légèrement dorée, une couronne faite de rameaux, cueillis ce jour sur le site archéologique de Delphes.

    Ton petit minois d’ « éphèbe », tel que te qualifie notre élégante, cultivée, et raffinée athénienne, semble déjà prendre congé de l’adolescence.

    Je pressentais d’ailleurs que le temps du « tant » partagé avait vécu.

    Mon regard se fige sur la photo piège, et laisse agir son charme.

    Tes yeux, ton sourire faussement innocent, me disent, chacun à leur tour, que l’enfant, c’est finalement un peu moi.

    Pris au piège d’un trop d’amour, adorateur d’une douce illusion qui prétend que certains instants n’ont pas le droit de finir, mon masque tragique d’adulte, tombe devant l’évidence.

    D’un clic, je rejoins la photo suivante, un nouvel instant unique de nostalgie.

    Tu t’es détourné de l’objectif, et mains dans le dos, le plus sérieusement du monde, tu t’inclines afin que Kelly puisse te ceindre de la couronne du vainqueur. 

    Un autre instant disparu depuis quelques jours à Olympie, ta victoire de jeune touriste sur la piste mythique, est célébrée ce jour, dans ce simulacre de cérémonie antique, mise en scène improvisée dans la bonne humeur.

    L’image qui me fascine encore, revendique sa place dans le « ci-gît » de ces moments que les souvenirs, mes grands prêtres de l’illusion, servent au nom de ce qui existe à jamais, pourvu que je continue à les convoquer, les invoquer !

    Je suis parfois un adorateur des effluves du passé, sorte de transe qui estompe les frontières de l’espace-temps.

     

    Il t’arrive pourtant, et maintenant, de me toiser, de pâlir rageusement jusqu’à plonger dans mon cœur, la lame d’un regard féroce, stupidement, injustement accusateur.

    Ton caractère se forge aussi au prix de nos confrontations, je le sais.

    Ma parole reste maladroite quand je veux t’épargner l’expérience d’une impasse, et que mes mots  pour le dire restent trop sentencieux, ou portés sans contrôle, par la colère.

    J’ai parfaitement tort donc de ne pas t’inviter assez souvent à explorer toi-même, certains labyrinthes,  et à dérouler le fil de ces « embrouilles » qui se délectent à entraver les marches les  plus triomphales !

    Un amour trop complaisant, sans limite, te rendrait incompréhensibles les épreuves qui t’attendent dans  la vraie vie du dehors.

    Je l’ai appris aussi.

    En ce début de soirée, tu rejoins, après une de tes nouvelles activités qui mêlent études, copains, et des enjeux qui nous restent parfois obscurs, ton refuge de plus en plus provisoire, notre maison.

    Du coin de l’œil, j’accroche ton nouveau visage, tend l’oreille vers cette voix plus grave, et tente d’un propos anodin, de détourner ton attention de l’écran sur lequel ta photo semble désespérément  se répandre à l’infini, au risque de déborder du cadre...

    Ton regard dénonce mon stratagème grossier.

    Mais d’un « clic », j’ouvre la trappe qui s’ouvre sur une diversion instantanée, la page d’accueil de mes courriels, escamotage que j’accompagne d’une autre banalité d’usage.

    Dossier classé.

    Comment faire comprendre à un enfant que la liberté tant espérée, et qu’il nous octroie aujourd'hui, peut être aussi, étrangement, une douleur ?

    Que la flèche que lui a décochée récemment Cupidon, a aussi éraflé notre complicité d'antan, au nom de l’ordre des choses.

    La couronne amoureusement tressée par notre guide de feu Notre printemps grec, encercle encore une des appliques de ta chambre.

    Si tu pouvais l’oublier en larguant un jour les amarres, ne pas t’en encombrer de ce souvenir…

     

    Nous te la mettrons de côté, tu sauras où la trouver, chez nous.


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