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    1. le premier pas

     

     

    Allongé comme moi au fond du vaisseau,Franck ne respire plus.

    Son visage noirci ne porte la trace d'aucune douleur apparente.

    Il ressemble simplement à un de ces mineurs des temps révolus et  qui se repose.

    Je suis donc seul.

    Seul dans l'espace réduit et glacial de notre module d'exploration.

    Toute communication avec notre base est rendue impossible depuis l'incident.

    Voyants lumineux et interrupteurs pullulent dans ce refuge aux parois ridiculement minces.

    Un univers létal, aux gigantesques mains d'étrangleur, sévit derrière les remparts guère plus épais qu'un carton d'emballage de notre véhicule spatial.

    Je pense à ce clochard emmitouflé, blotti dans une cabane improvisé au pied d'un hôtel de Broadway.

    Lui, il se protège de l'absence de compassion et des regards craintifs qui repoussent l'humanité, comme le vide chasse l'oxygène.

    Je pense à Time Square, même si les cliquetis monotones, les guirlandes clignotantes du tableau de bord, sont à des années lumières de mon quartier des illusions.

    Sur ce sol je suis plus que jamais seul, un étranger sans terre d'accueil.

    Dans cette désolation qui n'a rien de splendide, que le plus beau des  versets de la Genèse ne parviendrait pas à magnifier, je côtoie au plus prés une vallée de la mort.

    Deux coups viennent de résonner sur la porte du sas.

    Le sang qui afflue tumultueusement à mes tempes se fait l'écho de la visite impossible d'un inconnu aux intentions inquiétantes.

    Mis en demeure de faire l'hospitalité à cet autre sans visage, une rencontre  qui serait pourtant le couronnement, le triomphe de  ma mission, je fixe l'écoutille devenue muette.

    Elle n'est qu'une simple porte, rien qu'une ouverture assujettie à ma volonté!

    Et je me surprends à devoir lui résister.

    L'esprit pionnier me supplie de franchir ce seuil vers l'inexploré, mon instinct de survie de ne pas violer la frontière au risque d'un voyage sans retour

    Mon voyage est de toute façon sans retour.

    Je serai donc le premier, le précurseur, j'aurai ouvert une nouvelle voie.

    Sur le sol blanc-gris dont l'humidité souille mes bottes d'une suie collante, je le vois prés du drapeau.

    Tout léger, volant presque au dessus de cette cendre familière je le rejoins.

    Je pose ma main gantée sur son épaule et l'autre conquérant que je n'avais pas encore deviné dans la pénombre du module, nous photographie.

    Tous deux répondent avec bienveillance à la question que je n'ai pas eu besoin de poser.

    "Tu peux rester avec nous tout le temps, pas besoin de retourner là-haut"!

    La terre est une immense image qui flotte sur l'horizon étoilé.

    Mon coeur cogne plus fort et je suis heureux comme jamais, mais pourtant je souffre d'une douleur envahissante.

    Dans les moindres recoins du corps, j'ai mal.

    Comme si une des fièvres de l'enfance pulsait violemment dans mon crâne.

    Mon héros l'astronaute au drapeau de l'Aigle a arraché mon casque par traîtrise et un éblouissant néant  devient le monde.

    La lumière,le module, les cratères, les voix connues et inconnues qui pleurent,qui m'aiment, qui  me renient, tant de regards jusqu'à celui de ma mère, je deviens tout cela.

    Je suis avalé, et présent cependant en même temps dans chaque atome de tous les univers.

    Plus rien et partout à la fois!

    J'étais et je suis Edwin...

      

     

     

    2. l'ultime frontière

     

    Après les constats d'usage et l'escamotage du corps du condamné qui disparaît dans des catacombes où peu de personnes sont invitées à pleurer la mémoire de ce défunt, chacun a rejoint le monde extérieur.

    Certaines victimes, subitement étreintes par le sentiment que l'immolation légale n'effacera jamais l'irréparable violence faites à l'être aimé, avaient l'impression à l'air libre d'étouffer plus encore qu'avant l'exécution du monstre.

    Pour beaucoup, l'ultime frontière avait été franchie,celle où l'espoir du lendemain semble n'avoir jamais existé.

    Un ailleurs sombre qui ferme définitivement la porte à l'humanité.

    Sauf quand un soupçon de pardon permet au pied d'un téméraire de se glisser dans cette porte pour la garder entrouverte.

    Un autre premier pas.

     

    3.retour sur terre

     

    La veille le gouverneur avait dit "non".

    Il fallait donc que la bête meure.

    Terrible paradoxe que de prétendre bannir la mort violente en la convoquant au terme d'une effrayante mise en scène.

    J'ai assisté avec les autres, les officiels, les familles, tous ceux dont la colère jamais apaisée attisait encore un chagrin qui torture à chaque seconde, j'ai assisté à l'envol sans fracas mais dans un silence effrayant, de celui que j'avais tenté d'accompagner.

    "Tenez Franck, il a laissé ça pour vous" m'avait confié un peu à l'écart le directeur de l'établissement, juste après l'exécution.

    L'ouvrage à la couverture glacée et sombre avait dû être lu et relu.

    Les pages écornées s'élevaient inexorablement vers le haut.

    "Premiers sur la lune", une édition du début des" années 70".

    Comme je m'y attendais, une dédicace-testament sollicitait mon jugement:

    "Premier nègre sur la lune, j'ai eu tout le temps de m'y préparer.

    Faites-le savoir Franck, je compte sur vous."

    En dépit du caractère sacré de sa dernière volonté à l' ironie macabre, je pouvais difficilement, sans bafouer l'évidence, donner raison à Edwin.

    Il représentait plutôt le prototype, l'idéal d'une longue liste de voyageurs candidats au néant, qu'une remarquable exception.

    Cette peine capitale,  terminus vers les rivages inconnus du jugement dernier, peut encore se prononcer dans 31 Etats.

    Des comptes à rebours muets attendent donc toujours leur heure pour des décollages qui ne servent décidément à rien...

    Je me demandais de quoi ou par qui son esprit pouvait être peuplé à l'instant du trépas.

    L'injection fatale s'était probablement insinuée comme un glaive liquide dans les  veines.

    Elle avait dû trancher tous ses derniers  vrais rêves, pour le plonger dans un état de néant. 

    Un corps sans vie et sans rêve,voilà ce qui reste du supplicié.

     

     

     La nouvelle frontière

     

                                                                     


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    (Oropesa del mar juillet 2010)

     

    J'aime l'obscurité conquérante de l'automne.

    Elle est comme le désert, propice à l'introspection, au retour aux sources de l'essentiel.

    Elle vous laisse nu,comme dépouillé peu à peu du soleil d'été, artifice qui pare les plus malheureux d'entre nous d'un habit de lumière.

     

    Désert d' automne

     

     

     

    Et là, tapies dans cette ombre chaque jour plus massive, il y'a toutes nos angoisses, nos interrogations, nos espoirs .

    Une bête invisible au souffle brûlant,prête à bondir pour écorcher le beau costume brodé de pierres scintillantes.

     Le taureau du désert.

     

    Désert d' automne

     

    Un désert noir, en automne.

     


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  • Je me rendais d’un pas décidé chez Maître Nicolas, «forgeur d’âmes» de son état.
    Tout voûté par la pesanteur de mes doutes,je ne devais plus tarder à m’alléger,à retrouver le maintien d’un homme digne,au contact de sa rassurante stature.
    Le savoir ne donne-t-il pas des ailes?


    Son échoppe parvenait à peine à s’extirper d’une obscurité dans laquelle Maître Nicolas semblait vouloir étrangement la maintenir captive.
    Un tel savant,ce prince de la connaissance, m'apportera-t-il cependant la lumière quant au bien-fondé de mes interrogations? 
    Le doute installait encore en mon for intérieur son oeuvre maligne, alors même que le sauveur m’apparut,dans sa pénombre complice.

    -Qui t’as guidé jusqu'à moi mon garçon? Mon ouvrage est plutôt allié de discrétion que de grand tapage!

    Quelle prestance confère la science quand elle prend possession d’ un simple mortel,pensais-je furtivement avant d’exprimer ma requête.

    -On vous dit expert en âmes,et vous êtes naturellement le plus qualifié,Maître Nicolas,pour répondre à la question qui déchire la mienne depuis quelques temps.

    -Je m’occupe du sort des âmes, afin qu’elles soient bien droites et aptes à remplir leur office. Je ne vois pas qu’une âme bien née soit déchirée par une question!

    A son léger courroux,je devais vite opposer une prompte réponse,faute de quoi,mon âme ne trouverait pas le repos.

    -C’est son existence même que je vous supplie de me confirmer,preuves à l’appui!

    J’implorais,autant que j’ordonnais,tant le vertige du néant risquait de m’emportait en l’absence d’un geste de compassion...

    -Mon pauvre garçon,ce que je forge ici est d’une toute autre nature.
    Heureusement,sa voix se fit plus douce.
    -Une âme déchirée est une âme perdue pour la bataille,fort simplement!

    Comment un homme,aussi évidemment savant que lui,aux lunettes cerclées d’or,avec son titre de docteur trônant dans un cadre de bois précieux,pouvait-il me considérer comme irrémédiablement condamné,sans tenter d’user de sa science pour me sauver?

    Il reprit,avant que mon silence ne me plonge dans le désespoir:

    -Je vends mes âmes aux diables,car ces princes me payent toujours dans les délais.
    De ce dont vous parlez,je le comprends à présent, je n’aurai jamais que l’ignorance.

    Ce n’est de toute façon point affaire de science,ni de régles de l’art.
    C’est au dessus de tout cela. Libre à vous de croire que nos racines sont en avant.

    Je suis qui je suis,mais je ne suis pas votre homme!

    Quelle terrible méprise .Maître Nicolas forgeait les âmes des canons,et son titre lui donnait le droit d’asservir l’acier pour déchirer les chairs.

    Au moins,la conviction nouvelle que je pouvais légitimement user de ma liberté pour effleurer ce qu’aucune science ne pourra jamais réduire en équation,restaurait mon âme. J’étais l’élu d’une liberté qui fait souffrir,qui installe dans l’inconfort du doute,plutôt que dans les certitudes d’une certaine et nécessaire connaissance balisée.
    Je pouvais rendre raison de ma liberté d’envisager l’ineffable,y compris en docte compagnie.

    -votre fréquentation probable des champs de batailles,aux côtés des généraux qui font écho de votre ingéniosité auprés de leur seigneur, a-t-elle porté à vos oreilles une bien étrange histoire...

    Je ne souhaitais pas prendre immédiatement congé de Maître Nicolas,ne serait-ce que pour lui rendre grâce de m’avoir affranchi,par son verbe bienveillant.

    -connaissez-vous l’histoire de cet empereur qui,à l’orée d’un combat décisif, vit dans le ciel un signe provenant d’outre monde?

    -connaissez-vous un seul de ces lieux,de ces instants tragiques,où les guerriers et leurs chefs ne se trouvent galvanisés ou anéantis par les signes dont vous m’entretenez?

    Il eut une esquisse de sourire et je complétais mon interrogation.

    -avez-vous donc aperçu ou vous a-t-on relaté de tels événements Maître Nicolas?

    J’insistez sur le titre de mon hôte,marquant ainsi l’intérêt et l’importance que j’accordais à sa réponse.

    -est-il toujours utile d’être le témoin direct de ces manifestations singulières pour envisager l’ invisible?

    - mais ne vous faut-il pas voir,faire l’expérience de la chose pour être converti à l’évidence Maître Nicolas?

    -il a suffi à votre empereur d’être placé là pour croire.

    Je commençais à percevoir la direction de sa démonstration:

    -Cela signifie donc qu’il a été placé là pour voir?

    Un curieux silence se fit éternité et je refusais d’être son captif:

    -Et si quelque vol curieusement agencé d’oiseaux migrateurs,ou des nuages flattant l’imagination d’un esprit à l’affût...?

    Maître Nicolas m’interrompit avec conviction:

    -Concevez,mon garçon,que le tamis du monde réel ne laisse passer que quelques pépites qui enrichissent notre savoir. Mais il est un or qui échappera pour toujours au trésor inestimable qu’est notre connaissance!

    Ma curiosité se trouvait plus qu’attisée par le souffle de son inspiration:

    -Imaginez-vous d’autres humanités, alors même que leur existence reste pour nous orpheline de preuves flagrantes?

    -Je devine notre monde unique et singulier en ces expressions sensibles.Le ciel nous prodigue de somptueux spectacles qu’on jurerait bénis par la perfection.
    Que cette perfection soit contemplée au delà des astres qui accompagnent notre soleil par d’autres créatures, je n’en aurai,je le crains,jamais la preuve.
    Vous qui êtes un bon croyant,réservez leur cependant la Part-Dieu...

    Je fus surpris de ce premier véritable commandement exprimé par Maître Nicolas depuis le début de notre conversation et que je m’empressai de commenter:

    -Etes-vous dépositaire de quelque grand secret?

    -Le secret évident ,me semble-t-il, pour une belle âme comme la vôtre, c’est d’envisager l’Autre en permanence,ainsi que le firent nos lointains ancêtres ,sortant pas à pas des obscures cavités. Cette attente là,cette quête n’est jamais vaine mon garçon...Elle est en quelque sorte le sceau de notre humanité.

    J’avais oublié que Maître Nicolas fabriquait de redoutables armes,avaleuses d’innocents. Alors que je m’apprêtais à pointer cette curieuse contradiction,il se fondit discrètement dans la nuit de son antre.

     

    Plus jamais d’ailleurs,je ne le revis, car le lendemain de cette inoubliable rencontre,je fus incapable de retrouver le chemin de son échoppe,qui comme par enchantement, disparut de la cité.


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  • Tu as toujours su, Mer, ventre de toutes les vies, où commencent les histoires, qui doivent un jour naître sur de fragiles tablettes, en des signes délicats.

    Les recoins des mots incarnés, dénombrent le foisonnement des champs nourriciers, apaisent par la Loi le bouillonnement de la cité, racontent l’embrasement du corps des amants, et parlent déjà d’épopées.

    Le limon déposé par les flots du Déluge fertilise aussi la mémoire des hommes.

    Tu as toujours su, Mer, que l’union de l’eau et de la terre, a donné au verbe son premier écrin, pour l’éternité.

    L’eau des jarres se répand généreusement sur le désert des ignorances.

    Elle se change parfois en vin, ces poésies qui étourdissent les sens.

    Tu as toujours su, Mer, que l’Amour, est entré dans l’Histoire, par la grâce du simple roseau pénétrant l’argile.



    J’invente depuis ces premiers temps, et chaque jour, l’écriture qui tente d’élever vers le ciel, la tour de ma belle.

    Un jardin suspendu à la rosée de ses lèvres, tel est mon désir à tout jamais inassouvi.





     




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  • La culture télévisuelle n’est pas immanquablement source de toutes les déficiences, ni le cul de sac obligatoire dans lequel se perd la tête du prétendu consommateur, envoûté par le charme cathodique.

    Elle peut conduire tout au contraire au plus étrange des raccourcis vers l’émerveillement et au cœur d’œuvres qui cohabitent avec l’excellence.

    C’est une question de regard et d’amour des mots, surtout à l’âge où le sens se perd encore dans la magie de la simple sonorité, que l’atmosphère l’emporte sur le propos de l’auteur.

     

    Mon triptyque à moi, porte la signature du noir et blanc, avec ces mots qui plaisent et défient le quotidien aux couleurs trop familières.

     

    Je l’invoque et se dessine alors un tableau qui invite à ne jamais se contenter de l’évidence, à faire de la curiosité une profession de foi.

    « Belphégor », plus noire que la noirceur, et terreur silencieuse incarnée.

     

    « Le deuil sied à Electre », titre qui lu d’un trait, garde le charme de l’incompréhensible.

    « Les perses », antique tristesse de vaincus, animés par une touchante danse de désespoir.

     

     

    Chaque panneau de ce triptyque actionne des ressorts parmi les moins visibles pour un enfant, mais parle déjà à son désir « d’aller plus loin » que l’écran.

     

     

     

     


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