• D'un geste discret, Keiko souhaita bonne journée à son époux, accompagnant d’un curieux soupir la remise en place du rideau, davantage expression d'un instant de plénitude que d’une quelconque insatisfaction inavouée.

    Comment pouvait-il en être autrement, alors qu’un ventre déjà bien arrondi annonçait  la venue dès après la floraison des cerisiers, du trésor le plus désiré par le couple ?

    Elle regagna avec plaisir le nid douillet du salon familial.

    Un message manuscrit, mode d’emploi accompagné d’une recommandation et mis en évidence sur l’ordinateur de Toshiro, la fit sourire.

    Il lui indiquait quel dossier ouvrir, et le nom du fichier qui lui permettrait d’accéder à une part très réservée de l’univers de son compagnon.

    « Voilà mon modeste petit chef d’œuvre, lis-le jusqu’au bout, et dis-moi ce soir les raisons de persister dans ce mauvais traitement fait aux belles lettres ! »

    Elle  avait deviné de toute façon une issue imminente, depuis quelques jours déjà, pour ce texte gardé avec  peine dans un secret tout relatif.

    L’impatience presque enfantine de son ingénieur de mari qui à cette heure, et par la jolie  route côtière rejoignait son unité de production d’énergie, elle la devinait aussi.

    Un sourire s’inscrivit sur son joli visage.

    Les superbes affiches des films vénérés qui paraient les murs du bureau, les photos d’horizons inconnus, inspiraient aussi plus que naturellement l’enthousiasme créatif, quasi adolescent, de son amoureux de conjoint.

    C’était, disait-il, son « côté irrationnel », "mystique", lui qui gérait plutôt son quotidien par le truchement de données informatiques, quotidien dans lequel et par essence, la dimension onirique des choses demeure une incongruité…

    Bonne épouse mais surtout vraie complice, elle se mit en devoir de débuter la lecture du récit, celui dont son compagnon disait en avoir pratiquement rêvé depuis plusieurs mois, l’essentiel de la trame.

     

     « Le ciel d’Hiroshima est à nouveau dégagé… »

     

     

                                            **********************************

     

    I

              

    … après l’alerte, tôt ce matin.

    Quoi qu’il advienne, rien, pas même la menace imminente de cet aigle massif qui croit intimider le  pays de mes ancêtres, ne détourne mon regard d’un futur radieux. 

    D’ailleurs, la bête s’en retourne vers son nid, ailes déployées, couleur d’argent, en une bravade ultime et dérisoire, galvanisée par son sentiment d’invulnérabilité, celui que procure la certitude  d’appartenir à la race des élus, de prétendus seigneurs.

    Peu m’importe. On sortira bien un jour de tout cela, ce gâchis de talents et d’innocence.

    Moi je vois la vie, l’avenir donc, sous une multitude de plans, de lumières, de jeux, de mouvements fluides.

     Je perds à nouveau mon imagination dans les méandres d’un futur  en construction, ne parvenant pas à faire la mise au point sur une image précise. Mais c’est tout simplement délicieux. Je me retrouve général en chef d’une gigantesque troupe toute dévouée à mes désirs, mes caprices de démiurge.

    La vie s’anime au gré de mes intentions, je ressuscite de glorieux défunts, l’honneur de mon pays s’en trouve restauré.

    J’inspire alors l’air à pleins poumons, tout à l’euphorie de mes certitudes imaginaires, des plaisirs à venir, de mon vagabondage d’artiste, plissant même légèrement les yeux pour savourer ce pouvoir fugitif d’estomper à volonté une  réalité pesante.

    Dès demain, je retournerai  à la campagne pour récupérer mon carnet, amoureusement balisé par des cadres, des croquis, fléché et annoté, glose définitivement obscure pour le profane.

    Quand je l’aurai mis en forme convenable, je proposerai mon projet au maître du destin, celui qui déjà crée les histoires, met en scène des vies dans un écran fabuleux sans autre limite que son propre génie.

    II

     

    L’enveloppe épaisse contenait manifestement une nouvelle proposition de réalisation, parmi les innombrables esquisses qui convergeaient vers mon bureau proche du plateau de tournage au cœur de Tokyo.

    Ma notoriété internationale en cette année 1951, attisait maintenant les intentions louables de talents cachés, convaincus que leur pouvoir de séduction et leur originalité me foudroieraient sur l’instant, telle une révélation.

    Je me demandais quel exalté j’allais encore décevoir, seule la provenance du courrier m’intriguait, car  marqué d’un sceau que notre mémoire avait inscrit comme une béance calcinée dans l’écriture de notre histoire moderne.

    Un courrier manuscrit accompagnait l’envoi.

    J’en découvris nerveusement le contenu avec une sorte de circonspection, que déjà la forme inachevée, presque naïve de ce dossier, m’incitait à dépasser, parce que porteur d’un possible et unique trésor. La curiosité l’emportait, mystérieusement.    

    J’ai enfoui ce mystère précieusement, gardé le secret, puis je l’ai porté le moment venu, en pleine lumière.

    A l’homme meurtri, l’auteur de la missive, j’ai promis de préserver son anonymat. Son honneur de survivant malgré lui n’exigeait pas de connaître d’autres feux artificiels.

    Il devenait à partir la signature de notre pacte une part de mon être, et cela même lui conférait l’immortalité.

    Etranger l’un à l’autre, nous héritions pourtant l’un de l’autre, transcendant nos différences, unis par une même passion, une même inspiration, une même culture…

                                                       

    III

     

    Je ne peux m’empêcher de rire aussi un peu, au risque de passer pour plus fou que je ne le laisse paraître déjà, en me rappelant de la tendre compassion dont ma grand-mère m’a gratifié à la découverte de ce grimoire. Au moins, je trouve grâce aux yeux de ma fiancée, dont le père pourtant, un paysan rugueux, ne conçoit pas l’inclination de sa fille pour un pseudo saltimbanque oisif.

    Je devine que ses foudres s’adressent tout autant au conscrit maladroit, complice de le délester à vil prix pour le compte de l’armée, d’une partie de sa récolte sous prétexte de cause nationale, qu’au prétendant indésirable et indigne de la beauté de sa fille.

    Le ciel dégagé de ma vieille cité se donne à mon regard conquérant.

    Je suis simplement heureux à l’idée de réaliser un jour des films, comme ceux des américains que j’admire malgré tout depuis toujours. 

    D’ici à  la fin de semaine, je ferai parvenir à Tokyo, un projet de scénario original.

    J’aime tellement ma cité, et cela me fait au fond plutôt peine de la quitter un  jour, même pour l’irrésistible séduction exercée par les projecteurs, ceux qui sculptent des atmosphères aux ombres allongées et inquiétantes.

    Lumière éblouissante de ma ville natale, si belle, même apeurée et barricadée.

    Je jette un œil à ma montre, il est déjà 8h 15 en ce 6 août 1945, et j’ai rendez-vous à…

    Un autre mirage, lumière aveuglante et rugissement inattendu !...  

                                                  

    IV

     

     

    Dans un cinéma au charme désuet à Paris, le générique de fin des « Sept samouraïs », s’inscrit en des surimpressions à peine lisibles, sur les idéogrammes agités de tremblements calligraphiés, et  sur  une pellicule usée de tant de sollicitations.

    De rares applaudissements accompagnent le claquement des quelques sièges qui osent se replier. Le peuple de la « Nouvelle vague » se blase très vite de la nouveauté d’hier !

    Certains connaisseurs, au contraire, veulent encore prolonger leur plaisir et semblent même envoûtés, incapables du moindre mouvement.

    Je suis de ceux-là, même s’ils ne me voient pas…Dans cette capitale de toutes les libertés, les folies, prête-t-on attention à un homme dans la pénombre d’une salle même s’il appartient au pays de ces légendaires combattants ?

     Tout au plus se retourne-t-on furtivement sur les stigmates que porte mon visage, exposé un jour d’apocalypse  aux flammes d’une arme terrifiante, dans un lointain continent.     

                                                      

    V

     

    Je murmure à Keiko , le chant étrange d’un cygne blessé, tout près de son visage porcelaine.

     Elle acquiesce  mécaniquement, nerveusement, comme pour hâter la fin de ma confession trop douloureuse.

     Je devine aussi qu’elle contient avec peine le langage muet des sanglots trop longtemps retenus.

    Un abysse de désespoir, et des meurtrissures d’un genre nouveau me paralysent depuis une éternité de trois semaines, quand l’enfer instantané s’est abattu sur ma cité.  

    Difficile avec un visage sans traits, sans expression, de dire la tendre complicité à la personne aimée, d’oser la lester du poids de mes caprices de condamné.

    Mon futur refusera l’union de nos deux vies, je le sais. Au nom de cette fusion rendue impossible par ma métamorphose monstrueuse, définitivement condamné aux marges du bonheur, je lui demande de récupérer mon carnet, dérisoire volonté du condamné.

    Dès que ma vie s’apaisera, et que quelques rêves de lendemains pourront regagner mon âme, je fais le serment de donner vie à mes ombres familières, celles qui s’animent dans mes rêves de cinéma.

     

    VI

     

    Belle histoire, mon fils, mon ami, que celle de ces deux frères, guerriers désargentés et dissemblables, réunis par des paysans révoltés contre la tyrannie d’une famille de voleurs, bandits incultes et sans morale.

    Je lui ai donné la dimension d’une légende, afin de te rendre justice, d’honorer ta foi en notre art et de pouvoir me prétendre ton digne interprète.

    Le chiffre 7 sera notre nombre d’or.    

    Elle est devenue universelle, comme la cruauté et la bonté, la peur et finalement le courage.

    Le géant que nous avions réveillé au risque de notre anéantissement, l’a même accueillie en son sein dans une œuvre qui a séduit aussi la postérité, sa version miroir dans un autre espace, un autre temps, celui des mercenaires...

     

     

    VII

     

     

    Demain, mon corps meurtri désertera le lit de cet hôpital, et je me lancerai dans les airs à la poursuite de l’aigle argenté.

    Plus libre, plus rapide que la lumière, épicentre d’une explosion créatrice à l’échelle de l’univers!

     Je naviguerai dans tous les cinémas du monde, au même instant.

    J’investirai l’esprit de mon maître, et celui d’autres maîtres, partageant les forces régénératrices de notre art…

    VIII

     

    Je frottais mes yeux rougis, fatigué par des journées de veille sur un nouveau projet, insomniaque, somnolent, assailli, par les images lancinantes de villages ancestraux et de guerriers s’entrechoquant sous une pluie battante.

    Exténué probablement par la douleur subite que réveillait cet envoûtant carnet déjà parcheminé, je luttais pour échapper à mon état singulier.

    Mes yeux fixaient obstinément l’enveloppe portant le nom de la ville martyre et son destinataire : « …à Monsieur Kurosawa »…comme un rappel à une mission supérieure.

      Il me plaisait d’imaginer, afin d'atténuer ma tristesse ,que l’âme d’un supplicié avait chevauché un ouragan atomique, pour m’entraîner ensuite dans son sillage.

    Il me plaisait de croire que chaque atome dispersé par l’insoutenable chaleur, pouvait s’incarner ensuite dans le jeu inspiré d’acteurs possédés, et s’inviter dans la naissance d’un film.

    Au fond, je n’étais aussi que cet autre candide, qui pense que la force d’une passion doit briser les limites du raisonnable et rendre tous les  futurs possibles…

     

                                                            Epilogue

     

     

    Je quitte lentement le cinéma.

    Une porte capitonnée s’ouvre sur la rue étrangement muette et permet à l’éblouissant après-midi de juillet, de m’aveugler traîtreusement.

    Par instinct, je porte mon regard vers le lointain comme pour rompre l’engourdissement de mes sens, et harponner ainsi la réalité environnante.

    Pas d’aigle aux ailes argentées, ni de nuage suspect à l’horizon.

    Tout au plus un souffle léger sur mon visage se fait murmure, et il achève son chuchotement au creux de mon oreille pour y déposer son espoir.

    « Keiko vient de prendre ma main,… »                                         

     

                                                       ********************

     

    … et ensemble, comme de vieux touristes japonais, polis et disciplinés, nous rejoignons notre bus, Place de l’étoile.

     Elle acheva ainsi à haute voix la lecture du texte, et ne put s’empêcher de ressentir de la tendresse, simplement de la tendresse pour Toshiro, son époux.

     

    Jusque dans les prénoms des protagonistes, héros malheureux, rescapé miraculeux, amoureux unis, et Grand Maître du 7ème Art, il avait convoqué, dans son récit affranchi pourtant de la stricte réalité de faits réels, les personnes au cœur de sa propre histoire.

    Keiko reconnut ainsi le grand oncle d’Hiroshima récemment disparu, que le feu nucléaire avait pourvu d’un masque tragique de grand brûlé, et qui portait le fardeau d’une singulière culpabilité.

     Leur dernier séjour en France était ainsi devenu le complice légitime de l’escapade parisienne du récit, et qui sonnait si bien comme une déclaration d’amour éternel !

    Elle se sentit subitement orpheline de son passeur d’histoires de mari, capable de croire qu’un écran de cinéma est « comme la voile géante d’un vaisseau de l’imaginaire » selon ses propres mots.

    Elle avait hâte d’être à ce soir et de lui déclarer à nouveau qu’il faudrait plus qu’un monstre atomique pour les séparer un jour.

    Keiko ne pouvait deviner que Toshiro rentrerait bien plus tard qu’un seul soir, le temps que les entrailles bouleversés de l’océan, source traditionnelle de vie et de mort, vomissent sur la Centrale de Fukushima son immense vague noirâtre, et que cette immensité bouillonnante s’empoisonne.

    Le ciel de mars était dégagé, mais l’alerte avait retenti dans un ciel que les oiseaux avaient déserté.

    Le jeune ingénieur si différent des autres, regagna son foyer, connut et partagea la joie sans limites d’accueillir un enfant.

    « Seulement, de jour en jour, il devint aussi chauve que son petit ange, dont il avait pourtant humé sans se plaindre, et… »  

     

     

    ****************************************

     

      …jusqu’au cap ultime de ses forces, la senteur d’un printemps éternel…

     

    C’est à toi, lecteur, de prendre maintenant le pouvoir.

    Pouvoir de créer, liberté d’exprimer ta différence, et de changer le cours de l’histoire !

    Toshiro survivra-t-il à sa maladie ?

    Sera-t-il le porte-drapeau d’une cause nouvelle ou restera-t-il dans la légion des anonymes résignés ?

    Est-il toujours au côté de Keiko et leur enfant ?

    Va-t-il réaliser son rêve et publier un jour, voire écrire un scénario pour le cinéma ?

     

    Je n’en sais rien, mais je suis impatient de connaître la suite, l’inestimable fruit de tes jardins secrets, ces mensonges enivrants qui disent tant de vérités.

     

     

     

     

     

     

      


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  •  Magnifique  trahison.

    Le corps n’est plus ici qu’un paravent.

    Alors que le regard semble perdu, la main ancrée sur l’épaule prend possession de l’objet, corps et âme.

    La perte de l’homme asservi est inévitable.

    Consumé  par le désir avec ses traits au masque de haine, il se fera assassin pour lui plaire.

    Mais la femme apeurée consomme en fait l’avenir du complice, son jouet, avec un féroce appétit.

    Le démon réveillé par une simple rencontre, les conduit pourtant tous deux sous le regard glacé des juges qui convoquent la mort.

    En enfer, les amants condamnés rejoignent l’époux sacrifié.

    Il partagera avec eux et pour l’éternité, l’aigreur d’un trépas violent.

    Adolescent, j’ai moi aussi succombé à l’envoûtement, au charme de ce visage porcelaine, fardé pour paraître toujours étonné.

    Tellement lointain, tellement proche.

    Une fulgurante émotion, la magie incarnée, échappée du défilé enivrant de 25 images par seconde.

    Et le son strident d’une flûte, dont la mélodie inconnue dialogue avec de sèches percussions, s’unie  harmonieusement au langage étranger de la séductrice, achevant d'installer l'envoûtement.

    La mélodie se fait aussi musique  d’un théâtre et d’un drame, musique dont les codes m’échappent et me fascinent à jamais, comme cette femme à l’attirante pâleur.      

    Promesse de candeur et d’ardeurs encore retenues.

    J’ai imaginé si souvent effleurer la peau de cette épouse rebelle!

    J’ai osé même un baiser ardent sur des lèvres qui dessinent une feinte expression de surprise

    Cru même qu’elle pouvait  se perdre, s’abandonner, jusqu’à boire la vigueur de ma vie encore à son printemps.

    Je m’approche, mais des doigts se crispent soudain sur mon épaule, tandis que  sur le dos, deux pointes électrisent mon épiderme.

    Après le sursaut du réveil en ce jour naissant,  le revers de ma main, va et vient sur le satin d’une pente douce qui frémit.

    Un matin propice à toutes les tendres damnations pour  nos corps dénudés et qui frissonnent d'une fraîcheur caressante.

    Les fantômes se dissolvent enfin dans les premiers rayons de l’aube, et illuminent, tel un écran de cinéma, les rideaux aux motifs exotiques de notre chambre.

     

     

    Oserais-je alors te dire que j’ai fait ce rêve étrange…et pénétrant ?

    Et toi, quelles autres ombres réveilles-tu la nuit, au gré de tes songes à mes côtés ?

    Innocente trahison.

     

     

    Râshomon


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  • Une nuée de cristaux glace le corps des belles d’Aranjuez.

    Je les prendrai bientôt une à une,  et la neige éphémère se posera d’abord sur mes lèvres.

    Sans autre gémissement que la volupté du gourmand, elles feront offrande sur ma langue de leur plus précieux nectar.

    Les belles d’Aranjuez sont ainsi.

    Elles adorent les derniers instants.

    Qu’elles croisent d’ailleurs un regard polisson, et c’est comme un mamelon sucré dressé par l’émoi que l’on croque en fermant les yeux.

    D’une morsure amoureuse dans leur chair abandonnée, elles font de vous le complice du saladier aux fleurs-vitraux, qui fait « arc-en- ciel » au soleil de midi.

    Les belles d’Aranjuez sont ainsi.

    Elles rêvent de finir en beauté dans la pleine lumière, fières et rouges sang, castillanes de cœur à jamais…

     

     

     


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  • Sur un éblouissant muret surchauffé, ondulait un lézard moucheté.

    Rien de bizarre au soleil du zénith, dans cette chaleur de mirage.

    Il fut rejoint par un congénère tout droit venu de Zanzibar.

    Un fameux bavard.

    « Je suis, tu es, nous sommes aussi les tsars, les stars de l’escamotage ! »

    Il poursuivit, peu avare de paroles.

    « Sans « Z » nous disparaissons »

    « Comment ça, sans aide, nous disparaissons ? » interrogea, curieux  le squamate à l’arrêt.

    « Bougre de rampant de bazar, nous sommes par les arts du camouflage ! » répliqua l’autre reptile de Tanzanie, échoué sur une pierraille brûlante.

    « Lézards du camouflage ? » se hasarda le moucheté, piqué au vif.

    « Il suffit d’une lettre pour tout changer de notre état »  projeta d’une langue fourchue, le singulier  de Zanzibar.

    Normal, pour un ami des beaux arts.

    Emporté par sa fougue, celle là même qui le fit se perdre depuis son Afrique natale, il enchaina,  figé sur le muret aveuglant :

    « Il y’a le mot qui enivre, et celui qui sonne creux…l’écrit vin et l’écrit-vain »

    Habitude de lézard, il ne frémissait même pas, alors même qu’il s’excitait.

    « Drôle de zèbre » ne put s’empêcher de penser l’autre qui n’ondulait plus depuis un certain temps, celui de la rencontre avec ce zoulou à la langue bien pendue.

    Envoûté par ses propres formules, l’exotique squamate, ne songeait plus à se dorer, comme tout lézard commun :

    « Concevez qu’avant d’être thésard , en « T » par son mémoire, le brillant étudiant n’est qu’un

    tétard ».

    « Hanté par son mémoire …ce diable joue sur les mots »  pensa très fort le reptile agacé, et il regrettait d’avoir dû, contre son gré, accueillir le singulier étranger sur son muret.

    Sûrement, ce lézard aux talents de sorcier, lut dans l’esprit du moucheté :

    « Certes je cherche belles et buts, des monts et merveilles mais mon talent saute aux yeux ! » s’enflamma le subtile reptile.

    Un jeune malabar, du nom de  Balthazar, et qui passait par là, remarqua le spécimen de Zanzibar.

    Le solide provençal, ne put heureusement conserver, comme unique trophée, que la queue frétillante du verbeux lézard, en fuite.

    Le moucheté, que son insignifiance avait préservé d’un sort funeste, se trouva un autre recoin tout de chaleur,  pour méditer sur les sentences de son cousin d’Afrique.

    Il finit par s’avouer :

    « Il est bien comme tous les autres, sans un usage à propos de sa queue, ses belles paroles ne suffiraient pas à faire de lui un lézard libre »

     

     

       


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  • D’un œil malicieux tu accroches, l’objectif de l’appareil photo.

    Au terme d’une cérémonie improvisée, Kelly, notre guide, va déposer sur ta chevelure légèrement dorée, une couronne faite de rameaux, cueillis ce jour sur le site archéologique de Delphes.

    Ton petit minois d’ « éphèbe », tel que te qualifie notre élégante, cultivée, et raffinée athénienne, semble déjà prendre congé de l’adolescence.

    Je pressentais d’ailleurs que le temps du « tant » partagé avait vécu.

    Mon regard se fige sur la photo piège, et laisse agir son charme.

    Tes yeux, ton sourire faussement innocent, me disent, chacun à leur tour, que l’enfant, c’est finalement un peu moi.

    Pris au piège d’un trop d’amour, adorateur d’une douce illusion qui prétend que certains instants n’ont pas le droit de finir, mon masque tragique d’adulte, tombe devant l’évidence.

    D’un clic, je rejoins la photo suivante, un nouvel instant unique de nostalgie.

    Tu t’es détourné de l’objectif, et mains dans le dos, le plus sérieusement du monde, tu t’inclines afin que Kelly puisse te ceindre de la couronne du vainqueur. 

    Un autre instant disparu depuis quelques jours à Olympie, ta victoire de jeune touriste sur la piste mythique, est célébrée ce jour, dans ce simulacre de cérémonie antique, mise en scène improvisée dans la bonne humeur.

    L’image qui me fascine encore, revendique sa place dans le « ci-gît » de ces moments que les souvenirs, mes grands prêtres de l’illusion, servent au nom de ce qui existe à jamais, pourvu que je continue à les convoquer, les invoquer !

    Je suis parfois un adorateur des effluves du passé, sorte de transe qui estompe les frontières de l’espace-temps.

     

    Il t’arrive pourtant, et maintenant, de me toiser, de pâlir rageusement jusqu’à plonger dans mon cœur, la lame d’un regard féroce, stupidement, injustement accusateur.

    Ton caractère se forge aussi au prix de nos confrontations, je le sais.

    Ma parole reste maladroite quand je veux t’épargner l’expérience d’une impasse, et que mes mots  pour le dire restent trop sentencieux, ou portés sans contrôle, par la colère.

    J’ai parfaitement tort donc de ne pas t’inviter assez souvent à explorer toi-même, certains labyrinthes,  et à dérouler le fil de ces « embrouilles » qui se délectent à entraver les marches les  plus triomphales !

    Un amour trop complaisant, sans limite, te rendrait incompréhensibles les épreuves qui t’attendent dans  la vraie vie du dehors.

    Je l’ai appris aussi.

    En ce début de soirée, tu rejoins, après une de tes nouvelles activités qui mêlent études, copains, et des enjeux qui nous restent parfois obscurs, ton refuge de plus en plus provisoire, notre maison.

    Du coin de l’œil, j’accroche ton nouveau visage, tend l’oreille vers cette voix plus grave, et tente d’un propos anodin, de détourner ton attention de l’écran sur lequel ta photo semble désespérément  se répandre à l’infini, au risque de déborder du cadre...

    Ton regard dénonce mon stratagème grossier.

    Mais d’un « clic », j’ouvre la trappe qui s’ouvre sur une diversion instantanée, la page d’accueil de mes courriels, escamotage que j’accompagne d’une autre banalité d’usage.

    Dossier classé.

    Comment faire comprendre à un enfant que la liberté tant espérée, et qu’il nous octroie aujourd'hui, peut être aussi, étrangement, une douleur ?

    Que la flèche que lui a décochée récemment Cupidon, a aussi éraflé notre complicité d'antan, au nom de l’ordre des choses.

    La couronne amoureusement tressée par notre guide de feu Notre printemps grec, encercle encore une des appliques de ta chambre.

    Si tu pouvais l’oublier en larguant un jour les amarres, ne pas t’en encombrer de ce souvenir…

     

    Nous te la mettrons de côté, tu sauras où la trouver, chez nous.


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