• SACRE SANTA CLAUS!

    Décollage imminent.

    La tension a figé les regards dans la salle de contrôle.

    De l'interminable labyrinthe jusqu'au pas de tir, ces regards ont évité le mien.

    Les officiants silencieux  m'ont conduit sur l'air de lancement.

     

                                                                    

    C'est écrit, jamais je ne saurai pourquoi les bras d'une magicienne de soie et d'ébène, m'ont invité aux délices des marges obscures de la ville. 

    New York où l'on se perd, où l'on aime, où l'on aime à se perdre, que j'avais fini par quitter.

     Quartiers délabrés, espoirs fissurés, quotidien au goût d'injustice , ou simplement ma destiné ?

     Après l'ivresse, vient le  douloureux réveil par le  tranchant d'une lame souillée, le vacarme et l'odeur de la poudre, le hurlement des sirènes qui vous jettent finalement au cachot.

    La seule cité ouverte à mon errance fut celle d'Eldorado, de l'argent facile qui met en dette avec le diable.

    A la vie, à la mort.

    Mon authentique plaisir siégeait au plus haut des cieux, là où notre Père nous avait pourtant abandonnés, en dépit des cantiques chantés chaque dimanche avec foi, amour inconditionnel teinté d'amertume.

    Le prix à payer pour un futur sans avenir, c'est bien la corruption des meilleures intentions.

    J'aimais contempler sans autre raison qu'un bonheur indicible, la maîtresse des nuits, rêver à ce don de lumière entre deux mauvais coups.

     L'exploration spatiale, l'épopée de gens ordinaires devenus des chevaliers et parés de toutes les vertus me fascinait.

    C'était comme l'ivresse qui me permettait de garder un cap illusoire, alors même que mon vaisseau naviguait dans un  vide spécial fait d'obscurité glaciale.

    J'étais semble-t-il doté d'un esprit curieux, d'une intelligence inversement proportionnelle à mon espérance de vie.

    Elle me fut utile pour survivre.

    Jusqu'au chant des sirènes, j'avais gardé au fond une âme d'enfant malmené.

    Au plus fort du blizzard, à Noël dans nos rues illuminées, je croyais chaque année que tout pouvait encore changer, malgré les morsures du froid.

    Sacré Santa Claus!

    Et tout finit par changer, puisque tout est inscrit dans le temps.

     

                                                                     

    Depuis que j'étais promis à l'envol, un jour prochain , je dévorais tel un affamé mes ouvrages anciens, mes manuels du candidat au  décollage.

    De la terre à la lune, ces livres me préparaient au voyage maintes  fois imaginé vers l'autre rive.

    Mon odyssée d'homme, enfin libre!

     Je lus et relus aussi "Polaris", nouvelle si étrangement familière de mon auteur favori, H.P.Lovecraft, peintre du sombre, un autre maudit qui savait si bien déchirer le voile des ténèbres

    M'abandonner dans la magie inquiétante de ses royaumes  mythologiques et féroces faisait de moi son disciple noir le plus dévoué.

    Un premier pas dans l'au-delà.

    Comme lui, je regardais avec nostalgie les étoiles depuis la fenêtre d'une chambre, les dames de compagnie de ma favorite. 

     

                                                                 

    La dernière nuit fut celle de l'attente presque lasse d'une ombre chargée par les tout-puissants de me dire que  le moment était venu.

     Et le temps du voyage s'accomplit.

    Sanglé solidement, prêt à encaisser les rugissements de l'enfer.

    J'avais quitté le monde d'en bas et mon récit pouvait commencer.

     

                                                                        

    "Allongé au fond du vaisseau Franck ne respire plus.

    Son visage noirci ne porte aucun signe de souffrance .

    Il ressemble à ces mineurs au repos des temps anciens.

    Je suis donc seul.

    Seul dans les entrailles du frêle module d'exploration.

    Toute communication avec la base est rendu impossible depuis « l'incident ».

    Voyants lumineux et interrupteurs pullulent pourtant dans ce refuge aux parois ridiculement minces.

    Mais ils se sont tus.

    Un univers létal, aux mains d'étrangleur sévit derrière les remparts de notre véhicule spatial,  guère plus épais qu'un carton d'emballage

    Sur ce sol grisâtre, je suis plus que jamais seul, étranger sans terre d'accueil.

    Prisonnier d'une désolation qui n'a rien de splendide, que le plus beau des  versets de la Genèse ne parviendrait pas à magnifier, je côtoie au plus près une vallée de la mort.

     J'ai même cru deviner le passage d'une ombre au travers du hublot triangulaire.

    Deux coups viennent de résonner sur la porte du sas. 

    Le temps est donc vraiment venu!

     Mis en demeure de faire l'hospitalité à cet autre sans visage,  je fixe l'écoutille rendue au silence.

    Elle n'est qu'une simple porte, rien qu'une ouverture assujettie à ma volonté!

    Et je me surprends à devoir lui résister.

    Mon voyage est de toute façon sans retour.

    Je franchis la porte de mon sanctuaire puisque je serai le premier, le précurseur, j'aurai ouvert une nouvelle voie.

    Sur le sol blanc-gris dont l'humidité souille mes bottes d'une suie collante, je le vois prés du drapeau.

    Tout léger, volant presque au-dessus de cette cendre familière je le rejoins.

    Je pose ma main sur son épaule et l'autre conquérant que je n'avais pas encore deviné dans la pénombre du module, nous photographie.

    La pleine Terre en majesté flotte sur un horizon étoilé, posée sur des collines en pente douce.

    Mon coeur s'emballe et je suis heureux comme jamais.

    Je souffre pourtant d'une douleur inconnue.

    Dans les moindres recoins du corps, j'ai mal.

    Mon héros, l'astronaute du drapeau à  l'Aigle conquérant, arrache subitement  mon casque.

    Un éblouissant néant  devient le monde.

     La lumière, le module, les cratères, les voix connues et inconnues qui pleurent, qui m'aiment, qui  me renient, tant de regards jusqu'à celui de ma mère, je deviens tout cela.

    Il n'y a plus d'avant.

    Il n'y a plus d'après.

    Je suis encore dans le couloir qui m'a aspiré vers les ténèbres au sortir de ma chambre.

    Entravé, sanglé comme un animal dangereux, injecté dans un espace inconnu à la vitesse de la lumière!

    Au-delà même!

    Je suis avalé, et présent cependant dans chaque particule de tous les univers, changé en ombre définitive et absolue .

    Plus rien mais partout à la fois! "...

     

                                                                       

     

    La veille le gouverneur avait dit "non".

    Il fallait que la bête meure.

    J'ai assisté avec les officiels, les familles otages d'une colère éternelle, j'ai assisté au départ sans fracas mais dans un silence effrayant de celui que j'avais tenté d'accompagner. 

     

    "Tenez Franck, il a laissé ça pour vous" m'avait confié un peu à l'écart le directeur de l'établissement, juste après l'exécution.

    L'ouvrage à la couverture glacée et sombre avait dû être lu et relu.

    Les pages écornées s'élevaient inexorablement vers le haut.

    "Premiers sur la lune", une édition de 1970.

    Je découvris sans réelle surprise une dédicace-testament :

    "premier Afro-Américain sur la lune.

    J'ai eu tout le temps de m'y préparer " 

     Des comptes à rebours muets attendent donc toujours leur heure pour des décollages qui ne servent décidément à rien...

    Je me demandais de quoi ou par qui son esprit pouvait être peuplé à l'instant du trépas.

    L'injection fatale s'était probablement insinuée comme un glaive liquide dans les  veines.

    Elle avait dû trancher tous ses derniers  vrais rêves pour le plonger dans un état de néant. 

     Un corps sans vie et sans rêve, voilà ce qui reste du supplicié?

     Oui, c'est certain.

    Quel songe peut bien habiter de toute façon l'âme errante d'un homme trépassé dans le couloir des ombres, celui de la dernière frontière?

     

     Au matin naissant, une jolie lune porcelaine partiellement consumée par un liseré d'ombre, aimantait mon regard alors que je regagnais le parking de la prison.

    A la pensée absurde qui affleura la bordure de ma raison, je donnais l'ordre de prendre congé, de disparaître sur-le-champ!

    Mes illusions aussi avaient vécu.

     Comme ces mers imaginaires sans tempête, qui sur l'astre des nuits, n'accueilleront jamais personne, moins encore l'âme grise d'un damné.

     

     

     

     


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