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                                                            L'écrivain

     

    L'homme venait du futur.

     Son vaisseau étrange bourdonnait, tout à la fois ruche géante et embarcation sans voile.La coque scintillait quant à elle des feux artificiels de milliers de vers luisants.A l'opposé de cet habit de lumière, le costume terne du voyageur égaré exhalait une singulière odeur de suie.

    Les méandres des instants à venir conduisent-ils toujours l'explorateur au contact brûlant de sinueuses galeries? 

    Les étincelles générées par la propulsion sont-elles de nature à provoquer dans les structures des embarcations, d'infernales frictions spatio-temporelles que notre science expliquera un jour ?

    Elle expirait et inspirait aussi, bruyamment, à intervalles réguliers.

    Usinée à la perfection, elle semblait affirmer puissance, volonté d'acier et invulnérabilité. "Reine de l'éternité", ce nom devait orner ses flancs. Quand cessa subitement la respiration de la machinerie animale, son obsédante musique vibra encore plusieurs secondes sur mes tympans. Le naufragé me livra alors une longue confession, besoin irrépressible de libérer son esprit du poids d'observations incroyables.

     Ce témoignage hors de toutes normes connues me bouleversa. Les réalités décrites dépassaient l'entendement. Mais le plus fou des délires, l'imagination la plus débridée, ne chevauchent que rarement avec maîtrise le pur sang inconnu et imprévisible que sera demain. Notre cécité naturelle pour les siècles encore non écrits et les limites de la connaissance désarçonnent rapidement le cavalier exalté. L'homme, je le répète et l'affirme, venait du futur. Il avait osé un voyage auquel nulle personne censée ne donnerait de toute façon le moindre crédit et il s'était préparé à cette frustration. Mais ce téméraire aventurier n'avait pas anticipé la malédiction insupportable qui pèse sur des explorations contraires à l'ordre des choses. Il ne croyait plus lui-même à ce qu'il avait vu, troublé jusqu'à douter de tout, de la réalité de sa propre existence, de son histoire. Heureusement, le condamné pouvait s'apaiser provisoirement des gorgées revigorantes de mon meilleur whisky que le plus naturellement du monde il avait accepté en guise d'antidote à ses angoisses..

    Quel paradoxe que d'approcher des frontières de l'ivresse pour reprendre pied dans le territoire de la raison !

    Il but d'un trait, tout en me fixant, comme pour ne pas perdre du regard un plus dément que lui, et ne pas rompre aussi le fil ténu de notre confiance réciproque. Je pus entendre un récit qui déroulait l'incroyable périple de l'humanité jusqu'à la fin de toutes les heures, un compte de faits extraordinaires de l'homme au terme de son histoire...    

    J'appris ainsi que le véhicule momentanément mis en sommeil pouvait se mouvoir dans toutes les dimensions du temps et de l'espace à la surface du globe. Londres n'était donc ce jour qu'un point de chute parmi d'autres. Grâce au traducteur universel dont il m'avait doté, je pouvais comprendre chaque mot exprimé par ce marin qui avait parfois dérivé au gré des tumultueuses tempêtes de Chronos. Je parlais en effet une langue devenue quasiment morte pour le conquistador des continents à naître.Dire que je fus tour à tour émerveillé, effrayé, avide d'avancer encore dans ce carrousel vertigineux, le suppliant presque de n'en pas dévoiler davantage, relève de la plus élémentaire évidence.

    Voir au-delà de notre propre finitude, qui se prolonge au mieux pour les plus fervents d'entre nous par un état prétendument lumineux et apaisant, constitue pour l'esprit du mortel une faculté non seulement inconcevable, mais aussi blasphématoire.Cette connaissance est incompatible avec notre essence même. Le plus grand de tous les hommes ne voit pas guère plus loin que le bout de sa vie.

    Navigant sur les ailes de l'omnipotence par la grâce d'un vaisseau consacré par son génie scientifique, le messager semblait pourtant anéanti  par l'accomplissement de la mission. Il paraissait vivre ces instants comme les derniers, narrant l'indescriptible épopée avec fougue mais oppressé par une urgence latente.

    Quel crime inavouable  pesait donc sur sa conscience de demi-dieu?

     Son débit se faisait de plus en plus rapide à l'instar des événements ultimes qu'il me décrivait. Manifestement le temps s'accélérait, lui échappait. Dans l'immédiat, il le comptait. Nous oubliâmes alors les cités resplendissantes puis englouties, les flots de malheureux affamés errant puis conquérant les terres d'outre-espace, le secret de l'invisibilité, l'invasion d'entités menaçantes et finalement vaincues par un  imparable alliée microscopique.

    Loin d'accomplir sa montée vers une convergence toute de sagesse , l'humanité terminale présentait au contraire tous les atours de la bestialité.

    Au bout de l'odyssée, l'image de la plus vile des régressions attendait mon visiteur. Comment admettre que la succession des siècles avait porté au sommet de notre évolution une civilisation brutale, des héritiers dégénérés consommant pour leur existence quotidienne un troupeau d'êtres humains dépourvus de la moindre étincelle d' intelligence?

    A son regard embué qui fuyait maintenant le mien et se tournait obstinément vers la machine, à ses mains subitement croisées, je devinais que la confession devait se conclure par une dernière révélation, avant la demande d'absolution.Derrière ce qui faisait office de poste de pilotage, l'explorateur affaibli me guida jusqu'à une sorte de soute qu'il ouvrit d'un effleurement de main.Le secret caché dans les entrailles de la machine m'apparut d'abord dans toute son horreur.Une créature y gisait incarnant à elle seule l'effroi, de celui qui vous prive de parole tant est sans limites votre sidération.Ce pauvre hominidé aux proportions de géant correspondait en tous points aux fruits des mutations  inexplicables qu'il m'avait décrites.Comble de l'horreur, les yeux du captif brillaient encore d'une lueur de vie! L'homme de science m'expliqua comment, et contre la plus élémentaire des prudences, il avait un instant quitté l'engin inaltérable qui théoriquement le protégeait à chaque étape des éléments extérieurs, cédant ainsi à une absurde pulsion.

    Cette erreur, cette faute dans le respect d'une charte évidente, celle de ne point intervenir sur les événements, l'amena à vouloir protéger une proie à forme humaine des mains meurtrières du monstre devenu fardeau à présent.Celui-ci avait bondi dans la machine et bousculé si promptement l'explorateur qu'un mécanisme enclencha, sans contrôle, l'échappée dans les temps passés. La créature perdit rapidement connaissance sous l'effet violent de l'envol, choc que seul un équipement dont le navigateur était doté,  permettait d'atténuer l'impact.

    Incroyable ironie du sort que l'ancêtre même de cet homme abominable soit chargé de l'observer, de l'étudier et bien sûr de le déposer à nouveau dans son milieu "naturel", à l'heure qui était la sienne!

    L'épais et assourdissant mutisme derrière lequel mon hôte involontaire semblait vouloir se retrancher, m'inclinait à considérer que ses desseins risquaient de ne pas emprunter ce chemin tout tracé.Le seul pourtant conforme à la rigueur et à la morale scientifique.Je pris donc le parti de monter à l'assaut de cette muraille de silence.Mon avantage sur l'explorateur c'était de n'avoir point vécu les tourments ou toutes les sortes d'ivresse d'un aussi étourdissant périple. Même ébranlée par les incroyables révélations, ma raison restait un port d'attache encore solide.Le canot de sauvetage serait donc la machine extraordinaire, pour les deux hommes du futur.

    Il était hors de question  que la créature, notre héritière, rejoigne cirque, musée des horreurs ou sépulture éloignée des lumières de la ville, voire finisse sujette d'autopsie sous le scalpel d'un aréopage de sommités désespérément blasées. Au nom de l'ordre des choses, nous ne pouvions prendre le risque d'ajouter une pièce non ajustable dans le puzzle de l'année 1894.

    Au nom de l'humanité!

     Alors que résigné, le navigateur se portait aux commandes de son navire redevenu resplendissant , une question me vint subitement à l'esprit. Cet homme du futur, ce chercheur téméraire a-t-il une âme? S'est-elle égarée au long cours ou est-il le prototype même du docte savant du futur? Il m'avait pourtant semblé qu'il exprimait par moments  des émotions sincères.

    Une brume fluorescente nimba progressivement le vaisseau fantôme. Son dernier souffle fut une ultime et brève bourrasque qui réchauffa le parc de ma propriété encore engourdi par l'hiver naissant.Dans la nuit étoilée qui aimantait mon regard je ne vis aucun signe.Je fis de cette déception l'alibi de nature à justifier les flots de whisky qui submergèrent ma conscience jusqu'à l'aube glaciale.

     

                                                            Le voyageur

     

    La collision de matières antagonistes a libéré une énergie colossale autour de l'engin en mouvement.

    Mon histoire aurait pu s'achever dans cet événement aux allures de fin du monde. Un parfait protocole de sécurité a cependant permis l'éjection du module de survie et je suis récupéré sans encombre par une machine jumelle.La dématérialisation simultanée du petit habitacle de sauvetage laisse par contre dans les limbes mon malheureux captif des temps ultimes, ceux d'une humanité en déchéance.Il n'a pas survécu au maelstrom qui a englouti avidement siècles, minutes et secondes.A quelques minuscules parcelles d'éternité près, une orgueilleuse cité  a failli  périr sous le souffle ravageur du dragon devenu hors de contrôle.Londres ne doit donc son salut qu'à un déplacement infime de mon vaisseau  vers un territoire voisin. De retour parmi les miens, je songe à ce désastre évité d'un dérisoire cran de curseur.

     

    Une soudaine pensée, comme un état d'âme que je ne maîtrise pas non plus, prend possession de ma volonté. Je m'entends dire à haute voix: "heureusement, le futur est déjà écrit!" Même si dans mon for intérieur, je devine que la disparition de mon hôte involontaire a probablement bousculé ce bel ordonnancement. 

     

                                                               L'écrivain 

     

    Des années passèrent qui ne bridèrent point mon imagination et mes interrogations sur le devenir des sociétés humaines.Quatorze fulgurantes années mais d'interminables tours d'aiguilles derrière les cadrans opaques de vieilles horloges assoupies.

     La détonation apocalyptique de la Toungouska produisit un écho singulier dans ma mémoire.Je froissai nerveusement les pages du journal qui relatait les faits, comme pour en extraire une vérité qui m'échappait.Pourquoi devais-je relier cette lointaine et titanesque explosion aux rêves étranges qui cheminaient dans mon esprit depuis longtemps?Je ne me sentais plus que simple dépositaire d'oeuvres dont le mérite ne me revenait  pas pleinement.Comme si les visiteurs qui hantent parfois l'écrivain les nuits de pages blanches  pouvaient être autre chose que des chimères!

    Comme ce voyage dans le temps qui fut pourtant mon premier grand succès littéraire.

     La nuit suivante, j'ai d'ailleurs rêvé qu'on s'adressait à moi dans une langue inconnue. Elle disait l'avenir. Je le sais sans pouvoir l'expliquer. Du journal de la veille que j'ai sacrifié dans la cheminée sans savoir davantage pourquoi, des volutes de fumée blanche s'entremêlaient librement en spirales sans fin .Le feu dévorait le gros titre du quotidien.La  "Mystérieuse explosion sur la taïga" se  consuma sans  livrer le moindre secret, l'élu du mystère. 

     

                                                                   Le contretemps

     

    L'espace d'un battement de paupière, d'une nuit de 1894 à l'année 1908, bien à l'Est de Londres, la machine ne put franchir un autre mur du temps.

    Une froide nuit étoilée où régnait la belle constellation d'Orion, indifférente au futur qui d'un éclair était passé.

     

     

                                                                     L'apparition

     

     

    La lumière de plusieurs soleils a embrasé les cieux.

    Projeté dans les airs, Dimitri, est devenu simple duvet d'oisillon, soulevé par le rugissement  tempétueux d'un géant invisible qui le piétine rageusement. Il n'a pas la force de gémir et s'étonne de respirer encore.Presque anéanti par l'incompréhensible ouragan, il distingue cependant la goutte de métal argentée et auréolée comme une icône, qui s'est posée au sol avec douceur. Elle est rejointe par un rapace d'acier aux ailes repliées, de la taille d'une locomotive.Un homme portant un masque étrange est sorti de la goutte brillante et a disparu dans le corps de l'aigle qui  s'est auréolé à son tour avant de disparaître subitement. L'inquiétante larme du géant est devenue transparente et s'est volatilisée à son tour.Dimitri ferme les yeux.Il a survécu à ces visions de l'au-delà et ne s'est confié qu'à ses parents. D'un signe de croix l'affaire a été expédiée,  définitivement close . Des apparitions surnaturelles, un journaliste n'en aura jamais vent.

     

     

     

     

     

     

     

     

     


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  • Petit billet d'humeur, avant de me jeter à corps perdu dans les travaux domestiques..........

    Définitivement, le mercantilisme forcené est à la tradition, ce que le CO2 est au climat!
    Chaque année, bien avant Noël, je vois de vilaines galettes des rois côtoyer foie gras et bûches dans ma grande surface favorite.
    Mais bon Dieu! ( qu'il me pardonne...) laissons le temps au temps! Que font là ces "frangipanes enfévées" alors même que le divin enfant n'a pas encore pointé le bout de son minois innocent, et que le vieux bonhomme rouge en est encore à vérifier son itinéraire mondial de livraison, et sa liste de cadeaux.
    Remarquez, déjà à la Toussaint, les masques grimaçants d'Halloween se faisaient chasser par les premiers sapins artificiels enluminés dans certains magasins. Les oeufs de Pâques et autres lapinous chocolatés commencent à exproprier les masques de carnaval bien avant que ne sonnent les cloches romaines. Et que dire du début du mois de juillet, quand cartables et trousses signifient aux chaises longues, et autres maillots de bain ultra courts, qu'il est déjà temps d'actionner d'autres ficelles!

    Ce mercantilisme forcené réveille en nous cette crainte diffuse de louper quelque chose, de ne pas être à l'heure au RDV de la consommation.

    Je ne me fais aucune illusion, et je n'ai d'ailleurs aucune autorité, ni table de la Loi à brandir à la face des moutons dont je fais partie. Le sens théologique de ces fêtes n'est plus qu'un filigrane qu'il faut découvrir à la lumière d'une certaine conviction.
    Mais face à ce dérèglement du calendrier orchestré par les marchands du temple,réglé comme une horloge ( quelle ironie!) , je nous vois comme au boulot, stressés, ballottés, agités comme le lapin d'Alice au pays des merveilles et hurlant dans les rayons débordants: " chuis en r'tard, chuis en r'tard...." Du calme, à Noël, c'est la trêve............... émoticône wink


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  • Réfugié sur une chaise qui dans sa vie antérieure avait dû être blanche, mains jointes sous le menton pour une improbable prière, il considérait avec circonspection le grand saule pleureur déplumé par l'hiver.

     

    «  Toi aussi, tu m'emmerdes ! »

     

    Dans l' incroyable douceur d'un lendemain de réveillon, Albert n'avait manifestement pas l'esprit de Noël.

     

    Le soleil orangé lui réchauffait bien un peu les os, le silence relatif du jardin aux ombres allongées lui accordait certes un peu de répit, mais rien n'y faisait.

     

    Tout le reste lui pesait trop.

     

    La feinte normalité des réactions familiales depuis la révélation de sa maladie, la parade des attentions délicates qui jalonnaient son enfer, tout ce cirque l'exaspérait au lieu de le distraire.

     

    Il se défoulait un peu et ça lui faisait du bien.

     

    « En automne tu m'emmerdes avec les tombereaux de feuilles que je dois me coltiner...Et vas-y que ça retombe dés que j'ai le dos tourné ! »

     

    L'arbre amaigri par sa cure d'avant printemps ne bronchait pas.

     

    «  En été, toute la « smala » débarque et ça piaille autour du barbecue car sous le saule, «  y fait super frais » …

     

    L' accusé du jour, impassible complice de la « smala » en question refusait obstinément de se défendre.

     

    «  J'aurais mieux fait de la fermer...comme toujours ! »

     

    Albert se voûta davantage sur sa chaise en dodelinant de la tête, un peu comme ces chiens miniatures que l'on plaçait sur la lunette arrière des voitures au cœur des  années « 70 ».

     

    «  Bonjour ! » 

     

    Il se redressa à peine, la main posée sur le front comme un guerrier sioux.

     

    «  Tiens donc, un ange ! » 

     

    «  Et ta sœur... »

     

    Ce devait être un inconnu le chérubin, car personne dans l'entourage proche du redoutable Albert, le chef sioux donc, personne ne se serait risqué à cette déclaration de guerre.

     

    «  Pardon mon gars, mais t'es chez moi là ! » répliqua l'indien au jardin profané.

     

    «  J'avais remarqué, mais je viens de loin »

     

    Forcément, le propriétaire des lieux se doutait qu'un bonhomme dont les pieds ne touchent pas l'herbe et qui flotte littéralement au dessus des dernières feuilles recroquevillées du saule maudit, cet individu suspect vient un peu d'ailleurs.

     

    Il demanda quelques précisions d'état civil à ce quidam aux manières pour le moins intrusives et aériennes.

     

    «  T'es mort c'est ça ? »

     

    «  Pas plus que toi Albert »

     

    «  Pas encore... » 

     

    L'occasion était trop tentante pour Albert de faire du mauvais esprit.

     

    «  C'est votre lot à tous sur cette terre non ? » répliqua l'ange sans ailes.

     

    Le grincheux intrigué  sentit qu'il allait apprécier ce rebelle.

     

    « Chez vous on ne va pas au paradis comme tous les braves gens ? » poursuivit le juge Albert, tout à ses célestes investigations.

     

    « Dans ma galaxie , les gens ne sont pas immortels, mais presque... »

     

    « Drôle d'idée qu'une immortalité à géométrie variable »  , songea l'amphitryon du visiteur de l'infini.

     

    Il reprit l'initiative.

     

    «  Tu es venu en soucoupe ! »

     

    «  Et pourquoi pas en soupière ? »

     

    Albert imagina à quel point une soupière volante doit s'avérer finalement peu commode quand l'équipage est à la manœuvre pour un atterrissage " à la louche".

     

    Mais en inquisiteur de devoir, il insista.

     

    «  Il est où ton engin bon Dieu ! ...et au fait, c'est comment ton petit nom ?"

     

    L'extraterrestre en lévitation prit imperceptiblement un peu de hauteur.

     

    "Kiorelm" répondit-il avec une certaine fierté dans la voix, celle d'un seigneur, impénétrable.

     

    " Et ça signifie? " gloussa le jeune retraité.

     

    "Kiorelm tout simplement, et sache que je suis venu quasiment à pied"

     

    Albert ne s'étonnait plus de rien.

     

    Un spectre qui prétend venir du fin fond du cosmos, qui ne touche pas terre, habiterait donc le village d'à côté !

     

    "Ca doit être encore une histoire de trous de vers  dans l'espace ou un truc de ce genre non? " se risqua l'apprenti astrophysicien.

     

    " Pas vraiment Albert, ce tunnel magique , c'est un conte de fées, du " tutti quantique"

     

    " Tiens donc, moi qui croyais que les scientifiques bardés de Nobel  ne se trompaient presque jamais! "

     

    " Des vaisseaux ne vaudraient pas mieux qu'une citrouille, même transformée en carrosse, pour franchir ces distances  d'un point à l'autre d'une minuscule galaxie" s'amusa le voyageur confirmé.

     

    " Tu veux dire, et c'est troublant, que ces prétendus passages sont aussi réels que les chaussures de vair de Cendrillon? " questionna malicieusement Albert.

     

    " En tous cas, le peuple de ma Source n'a jamais croisés de ces prétendus chemins de traverse " 

     

    La question suivante bousculait la précédente.

     

    " Vous embarquez sur quoi alors? "

     

    " Sur tout ce qui bouge dans l'espace-temps, et parfois ce qui pense" 

     

    Albert formula l'autre question probablement par télépathie, car il resta bouche bée devant cette brève histoire d'espace-temps qui pense.

     

    " J'ai par exemple achevé la vectorisation en me catapultant sur les bras spirales d'une galaxie, vers la bordure de la vôtre, rebondissant sur une ceinture d'astéroïdes, une protubérance solaire, empruntant la foudre puis  enfin le vol d'un condor au dessus de la Cordillère des Andes,  juste avant de me présenter à toi".

     

    " Sûrement un vol de routine" songea l'espiègle terrien.

     

    Kiorelm, sur sa lancée, poursuivit.

     

    "La résonance harmonique de notre essence physico-spirituelle avec l'ensemble des cycles d'expansion de l'univers est notre propulseur.

     

    Albert ne se sentait pas l'étoffe d'un assyriologue.

     

    Bref, il ne comprenait rien.

     

    " L'astralité, pour traduire la découverte de ce grand accomplissement par le peuple de ma Source, l'astralité, c'est ce qui a permis mon voyage vers toi.

     

    Mais tel un alpiniste persévérant, il s'accrochait Albert et çà lui plaisait.

     

    Et à la renaissance de cette flamme, qui depuis trop longtemps avait déserté le regard fatigué de l'homme blessé, kiorelm sut ce qu'il devait faire pour lui.

     

    " Tu peux profiter de ce grand saut sur mes épaules, l'astralité protège ton essence vitale, ta fragilité organique " 

     

    Les yeux du prétendant au plongeon dans l'inconnu brillaient comme Sirius par une belle nuit d'hiver, limpide et froide.

     

    " Il suffit que l'un de nous deux soit initié et tu es présent comme moi au voyage, dans les ondes, la matière, la chair et la conscience.

     

    Albert se retint de bondir hors de la chaise de plastique noirci, siège habituel de son règne sur son domaine, le grand jardin.

     

    " Quel recoin du cosmos, d'une histoire, d'un moment, veux-tu vivre? "

     

    D'un trépignement mental, l'intrépide retraité prit son ticket pour ce séjour, cet instant rêvé!

     

    Il virevoltait sans douleur sur le pavé luisant , au rythme d'une musique enivrante.

     

    Il chantait aussi.

     

    La puissance et la justesse de sa voix produisaient l'enchantement alentour.

     

    Sous les feux de plusieurs rampes de lumière, il enchaînait des figures suscitant l'admiration de tous.

     

    Lorsqu'une pluie tiède dévala son visage rajeuni par le plaisir et la perfection de l'instant, il devint une étoile.

     

    Elle s'inscrivit pour l'éternité dans un autre espace-temps. 

     

    D'un pas décidé, il quitta la scène, heureux d'avoir pataugé comme un enfant turbulent dans les flaques d'eau d'un décor de magiciens.

     

    Kiorelm le posa tout en douceur sur sa chaise d'artiste, alors que le coeur de ce jeune homme revenait à la raison.

     

    Le visiteur d'un jour savait que des cellules anarchiques préparaient un vilain bouquet final dans le corps du terrien.

     

    Mais les chartes de l'astralité interdisaient au voyageur d'intervenir dans un cycle étranger. 

     

    " J'y vais Albert, à un de ces jours "

     

    Apaisé, allégé par son expérience unique, Albert ne put offrir qu'un consensuel " Joyeux Noël " à Kiorelm qui repartait déjà vers d'autres dimensions, des hauteurs invisibles,  par le biais d'un simple courant ascendant.

     

    Un nouveau trésor prit cependant place dans l' incommensurable bibliothèque mentale de l'étranger d'outre monde et il  en fredonna son air joyeux : "Sigin' in the rain" alors que déjà, il rejoignait la comète de Halley.

     

    Un ultime trait d'esprit lui permit en même temps de répondre à la question inquiète qu'Albert lui adressait en regardant le soleil.

     

    " On se revoit quand ? "

     

    " L'année dernière, si tout va bien..."

     

     

    https://www.youtube.com/watch?v=w40ushYAaYA

     


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  • "-Commandant Freeman, branchez la  Visio, c'est un ordre!....Je répète, branchez immédiatement la Visio!..."

    Depuis la découverte des "Périphériques de lumière" qui permettaient des liaisons inter-planétaires quasi instantanées, Freeman ne pouvait se retrancher derrière un prétendu délai de transmission pour différer davantage l'injonction reçue clairement.

    Il devait s'exécuter dans la milliseconde.

    Une marée de nervosité gagnait le centre de contrôle et elle semblait devoir submerger la "BAIE-I", port d'attache du vaisseau d'exploration "Michel-Ange", à la vitesse d'un appaloosa au galop!

    UBU en vue! (une sacrée histoire de science-fiction)

    Le mot "contact" avait résonné dans le crâne de chacun des opérateurs encasqués et s'était répandu en écho dans la base "ECHAPPE-L", la  base miroir de la "BAIE-I" dédiée à la sécurisation du protocole de suivi de toutes les missions.

    "Contact" signifiait que l'équipage se trouvait en présence d'une "UBU" (Unité Biologique Unique") ce qui  devait générer une tentative de "COUCOU" (Communication Objective Urgente Complète et Utile). Du sérieux donc. Depuis le développement des vols dans les ramures de l'univers, aucun cosmonaute n'avait débusqué la moindre "UBU"

    C'était à se demander si ces aventuriers de l'espace éthéré, lieu de tous les rêves nomades des terriens, ces conquérants n'allaient pas sombrer dans un véritable déni de "COUCOU" à l'heure de la rencontre tant désirée!

     

    UBU en vue! (une sacrée histoire de science-fiction)

    Dans "l'ESSAIM", siège toujours bourdonnant d'activités des gouvernements unis pour la mutualisation des technologies innovantes pour une expansion universelle, le président Eddikhën ne devait pas tarder à devoir arbitrer la situation.

    Plus encore puisque le commandant Freeman persistait dans son refus d'obéir aux injonctions réitérées avec une froide fermeté par le directeur du centre de contrôle de "LA BAIE-I".

    "-Visio exigée...priorité absolue...visio exigée...veuillez exécuter immédiatement l'ordre de transmission en protocole d'urgence...visio exigée..."

    "Je souhaite m'entretenir avec le président Eddikhën! "

    Von Leppzine, directeur bafoué par ce refus d'obtempérer, plongeait inexorablement dans une nuit insupportable, et gardait à grands coups de bruyantes inspirations-expirations, un calme de façade devant l'écran noir.

    UBU en vue! (une sacrée histoire de science-fiction)

    Il reprit l'initiative d'une négociation toute de diplomatie:

    "Commandant Freeman,nous comprenons..."

    Il fut sèchement interrompu.

    "Rien, vous ne comprenez rien à rien!" 

    Un sursaut, le discret clignement des paupières de Von Leppzine, à chaque "rien" asséné avec vigueur par le cosmonaute rebelle, marquait une quasi soumission.

    "Je suis le commandant de cette mission et mon devoir impose qu'une décision au plus haut niveau soit prise rapidement"

    Devenu subitement plus petit, le directeur pourtant doté par la nature d'une stature d'ogre des contes de fées, reprit d'une voix presque douce:

    "Pas de problème Freeman, le président Edikken sera informé sans délai dés que nous aurons déterminé, ensemble, la nature et les intentions de l' "UBU"

    "Immédiatement, ou vous porterez l'entière responsabilité de la perte du contact!"

    Von Leppzine faillit sur le champ rendre le dernier souffle et dut se résoudre à faire savoir malgré lui que la situation lui échappait, ainsi que le ferait un trop plein de confiture sur une tartine trop inclinée.

    Il était en cette occurrence aussi question de pente fatale.

    Alors qu'il s'extrayait à regret de la colonne vaporeuse jaillie de la "machine à rêves rajeunissants" où il flottait jusqu'à peu en souriant aux anges , le président abandonnait aussi un océan de naïades bien attentionnées, pour un torrent emmerdements.

    Appelons un chat: cette "UBU" était en passe de devenir la reine des emmerdements!

    Pour autant qu'on puisse rester digne en raclant le fond de sa gorge à quatre reprises, de sorte que le rythme dudit raclement fasse penser à un passage emblématique de la "5ème de Beethoven", Edikken entra dans la partie tel le maître du destin:

    "Faute de vous voir, je vous écoute commandant Freeman"

     

     

    UBU en vue! (une sacrée histoire de science-fiction)

    Sanctuaire à la mesure de ses fonctions de grand chef des "gouvernements unis pour la mutualisation des technologies innovantes pour une expansion universelle" , le bureau carré du président, garantissait à son interlocuteur le secret absolu du visio.

     "Voyez plutôt monsieur le président" lâcha le commandant. Une révélation qui paraissait osciller entre fatalisme et agacement, sentiments en faveur desquels ce vieux loup des mers interstellaires ne hissait quasiment jamais la bannière sur les navires dont il tenait le gouvernail.

    UBU en vue! (une sacrée histoire de science-fiction)

    A la découverte du visio livré à son arbitrage , Eddiken renonça définitivement à entrer dans l'histoire d'un inattendu:

    " Qu'est-ce qu'elle fout là!"  qui corroborait néanmoins la décision de Freeman de ne pas livrer immédiatement les contours de l' "UBU".

    " C'est toute la question monsieur le président!"  dégaina un peu sèchement le cosmonaute qui attendait plutôt une réponse.

    " J"en parle à mon conseil, maintenez la confidentialité absolue, je confirme un protocole de confinement à la "BAIE-I" reprit d'une tonalité plus solennelle le dirigeant d'une ambition tout de même universelle d'expansion pacifique.

    " Avec tout le respect que je vous dois, faites-vite, le navigateur Ramirez est déjà à genoux et il ne répond plus à mes ordres! " ajouta sans autre formule de déférence un Freeman pressé par l'enchaînement des événements.

    " Ramenez au moins ce Gonzalez à la raison commandant, je traite l'urgence..."

    " Ramirez, monsieur le président, Ramirez" ...La fatalité marquait des points.

    " Hein? Quoi commandant ? "

    " Rien, monsieur le président, à vos ordres". Un salut militaire mécanique devait probablement accompagner cet ultime échange. 

     

    Premier "spin doctor" d' Eddiken, conseillère de l'ombre et de leurs pénombres inavouables, la propre femme du Président pouvait très bien constituer le pallier unique de la prétendue consultation du conseil éclairé.

    Il ne dérogea pas à ce passage de toute façon obligé de son entreprise de gouvernement, entreprise dont le règlement intérieur tacite imposait, depuis la signature de leur contrat de mariage et en son article premier: "me consulter".

    Quant à l'objet de la consultation, il restait secondaire.

    Consulter pour avoir la paix n'est de toute façon pas étranger à l'exercice de hautes responsabilités et reste un noble mobile.

    "Alors, elle dit quoi?" 

    Le président semblait un jeune premier questionnant fébrilement sur la première impression faite à une donzelle férocement indifférente.

    " Il ne vaut mieux pas "

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    Madame Edikken savait à merveille distiller, outre les indices  d'un tempérament fougueux que son charme discret drapait d'un soupçon de noblesse, cette fermeté bienveillante qui refuse toute opposition.

    Le message fut donc transmis sans délai à Freeman:

    " Un visio de l' "UBU" n'est pas prioritaire commandant, Von Leppzine ne recevra que l' information de l'absence d'un contact avéré"

    " J'en fais quoi monsieur le président? " 

    Edikken , l'espace d'un instant de grâce empli du fol espoir de lever enfin le voile sur une entité présentable, c'est à dire à dire absolument exotique et ne ressemblant à rien de connu, ne put retenir, une fois l'espoir instantanément désintégré, des mots qui lui échappaient:

    "Tapez dans vos mains commandant! "

    Le cosmonaute au sang froid s'exécuta tel un automate, non par réflexe conditionné d'obéissance aveugle, mais pour répondre aussi par son applaudissement de dépit à cette boutade interplanétaire certes, mais à portée limitée.

    l' "UBU" se volatilisa comme elle était venue, quand bien même la conviction du commandant manifestement feinte, aurait pu au contraire générer une réplique de défense de l'entité.

    Certains experts du "COUCOU" préconisaient d'ailleurs à tous les navigateurs des étoiles de proscrire certains signes, certains gestes, dont le claquement des mains, dans l'hypothétique rencontre d'une entité inconnue.

    Von Leppzine considéra avec une extrême méfiance le visio que Freeman lui offrait à présent, tout en accusant formellement réception du panoramique réussi de la cavité cristalline dans laquelle s'écoulait un liquide fluorescent bleuté.

    Au retour de la mission "Michel-Ange", découvreuse de molécules nouvelles probablement dotées de certaines vertus curatives pour les cellules hépatiques ( un véritable miracle pour le foie déclinant), sur une planète hélas faible d'atmosphère respirable, l' "UBU" fut reléguée au rang de simple illusion.

    UBU en vue! (une sacrée histoire de science-fiction)

     

    Des interférences dans les périphériques de lumière pouvaient altérer la restitution photonique des visio , cela était validé scientifiquement.

    Madame Eddiken continua de considérer avec une véritable affection sa fidèle employée qu'elle connaissait depuis l'enfance, cordon bleu et vieille femme de bon sens qu'elle avait pu attacher au service présidentiel.

    En maintes occasions, son avis sur des affaires réputées des plus sensibles, s'était avéré plein de justesse, même exprimé en des termes les plus innocents.

    Il suffisait de les traduire politiquement et d'en assumer sans faillir pour Edikken la responsabilité.

    Ramirez, le navigateur de la mission, renonça quant à lui à toute vie publique et s'enferma dans un mutisme duquel il ne s'extrayait qu'occasionnellement, encouragé en cela par un alcool libérateur.

    " Je suis ta mère...je suis ta mère" répétait-il des sanglots dans la voix, puis il s'éteignait subitement à toute forme de communication.

    Le décès de sa propre génitrice peu après le retour des étoiles constituait probablement, au delà d'une improbable crise d'identité, l'une des sources de cette chute en eaux troubles.

    L'enregistrement secret du contact laissa le président et son commandant de mission seul contre tous, puisque mystérieusement, il ne produisit aux yeux d'un comité très restreint que les images d'un recoin de roche glacée légèrement irisée l'espace d'un instant.

     

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    Freeman trouva matière à gagner un peu de sérénité entre deux expéditions au delà des mondes visibles, dans sa passion innocente.

    Grand amateur d'antiquités dites cinématographiques, d'un temps lointain où la technique rudimentaire d'impression de sels d'argent sur une gélatine, permettait de reproduire la semblance d'une vie, souvent pour des célébrations collectives, il exhuma la copie d'une oeuvre des plus austères.

    L'esthétique digne d'une succession de tableaux peints dans les ombres et les contrastes de ce noir et blanc qui restituent si bien l'essence des êtres, contribuait paradoxalement à l'apaisement d'une légère mélancolie.

    Aux antipodes de l' "UBU" , mirage reconnu de la mission Miche-Ange, le beau visage attristé de l'adolescente faisait pourtant  écho aux contours du contact perdu.

     

    UBU en vue! (une sacrée histoire de science-fiction)

    Elle lui ressemblait, mais dans une dimension qui échappe à la raison et aux sens.

    Aucun lien ne semblait relier l'entité lovée au coeur d'une planète si lointaine, que la rejoindre reste un long vertige et cette adolescente, mère par la médiation du mystère, d'un enfant-dieu, il y'a bien trop longtemps.

    Au temps des mystères assumés.

    L' "UBU" s'était-elle déguisée en une créature à visage humain, ou l'élue malgré elle d'un créateur qui a sacrifié son fils avait-elle choisi de paraître en "UBU"?

    Quelle soit de nature simplement organique ou transcendante, cette entité révélait cependant pour Freeman un véritable miracle: la présence de l' "Autre" dans l'infini.

    Nous n'étions pas encore prêts à le reconnaître et la science, même triomphante, n'y pouvait rien.

     

     

     

     

     

     


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    1. le premier pas

     

     

    Allongé comme moi au fond du vaisseau,Franck ne respire plus.

    Son visage noirci ne porte la trace d'aucune douleur apparente.

    Il ressemble simplement à un de ces mineurs des temps révolus et  qui se repose.

    Je suis donc seul.

    Seul dans l'espace réduit et glacial de notre module d'exploration.

    Toute communication avec notre base est rendue impossible depuis l'incident.

    Voyants lumineux et interrupteurs pullulent dans ce refuge aux parois ridiculement minces.

    Un univers létal, aux gigantesques mains d'étrangleur, sévit derrière les remparts guère plus épais qu'un carton d'emballage de notre véhicule spatial.

    Je pense à ce clochard emmitouflé, blotti dans une cabane improvisé au pied d'un hôtel de Broadway.

    Lui, il se protège de l'absence de compassion et des regards craintifs qui repoussent l'humanité, comme le vide chasse l'oxygène.

    Je pense à Time Square, même si les cliquetis monotones, les guirlandes clignotantes du tableau de bord, sont à des années lumières de mon quartier des illusions.

    Sur ce sol je suis plus que jamais seul, un étranger sans terre d'accueil.

    Dans cette désolation qui n'a rien de splendide, que le plus beau des  versets de la Genèse ne parviendrait pas à magnifier, je côtoie au plus prés une vallée de la mort.

    Deux coups viennent de résonner sur la porte du sas.

    Le sang qui afflue tumultueusement à mes tempes se fait l'écho de la visite impossible d'un inconnu aux intentions inquiétantes.

    Mis en demeure de faire l'hospitalité à cet autre sans visage, une rencontre  qui serait pourtant le couronnement, le triomphe de  ma mission, je fixe l'écoutille devenue muette.

    Elle n'est qu'une simple porte, rien qu'une ouverture assujettie à ma volonté!

    Et je me surprends à devoir lui résister.

    L'esprit pionnier me supplie de franchir ce seuil vers l'inexploré, mon instinct de survie de ne pas violer la frontière au risque d'un voyage sans retour

    Mon voyage est de toute façon sans retour.

    Je serai donc le premier, le précurseur, j'aurai ouvert une nouvelle voie.

    Sur le sol blanc-gris dont l'humidité souille mes bottes d'une suie collante, je le vois prés du drapeau.

    Tout léger, volant presque au dessus de cette cendre familière je le rejoins.

    Je pose ma main gantée sur son épaule et l'autre conquérant que je n'avais pas encore deviné dans la pénombre du module, nous photographie.

    Tous deux répondent avec bienveillance à la question que je n'ai pas eu besoin de poser.

    "Tu peux rester avec nous tout le temps, pas besoin de retourner là-haut"!

    La terre est une immense image qui flotte sur l'horizon étoilé.

    Mon coeur cogne plus fort et je suis heureux comme jamais, mais pourtant je souffre d'une douleur envahissante.

    Dans les moindres recoins du corps, j'ai mal.

    Comme si une des fièvres de l'enfance pulsait violemment dans mon crâne.

    Mon héros l'astronaute au drapeau de l'Aigle a arraché mon casque par traîtrise et un éblouissant néant  devient le monde.

    La lumière,le module, les cratères, les voix connues et inconnues qui pleurent,qui m'aiment, qui  me renient, tant de regards jusqu'à celui de ma mère, je deviens tout cela.

    Je suis avalé, et présent cependant en même temps dans chaque atome de tous les univers.

    Plus rien et partout à la fois!

    J'étais et je suis Edwin...

      

     

     

    2. l'ultime frontière

     

    Après les constats d'usage et l'escamotage du corps du condamné qui disparaît dans des catacombes où peu de personnes sont invitées à pleurer la mémoire de ce défunt, chacun a rejoint le monde extérieur.

    Certaines victimes, subitement étreintes par le sentiment que l'immolation légale n'effacera jamais l'irréparable violence faites à l'être aimé, avaient l'impression à l'air libre d'étouffer plus encore qu'avant l'exécution du monstre.

    Pour beaucoup, l'ultime frontière avait été franchie,celle où l'espoir du lendemain semble n'avoir jamais existé.

    Un ailleurs sombre qui ferme définitivement la porte à l'humanité.

    Sauf quand un soupçon de pardon permet au pied d'un téméraire de se glisser dans cette porte pour la garder entrouverte.

    Un autre premier pas.

     

    3.retour sur terre

     

    La veille le gouverneur avait dit "non".

    Il fallait donc que la bête meure.

    Terrible paradoxe que de prétendre bannir la mort violente en la convoquant au terme d'une effrayante mise en scène.

    J'ai assisté avec les autres, les officiels, les familles, tous ceux dont la colère jamais apaisée attisait encore un chagrin qui torture à chaque seconde, j'ai assisté à l'envol sans fracas mais dans un silence effrayant, de celui que j'avais tenté d'accompagner.

    "Tenez Franck, il a laissé ça pour vous" m'avait confié un peu à l'écart le directeur de l'établissement, juste après l'exécution.

    L'ouvrage à la couverture glacée et sombre avait dû être lu et relu.

    Les pages écornées s'élevaient inexorablement vers le haut.

    "Premiers sur la lune", une édition du début des" années 70".

    Comme je m'y attendais, une dédicace-testament sollicitait mon jugement:

    "Premier nègre sur la lune, j'ai eu tout le temps de m'y préparer.

    Faites-le savoir Franck, je compte sur vous."

    En dépit du caractère sacré de sa dernière volonté à l' ironie macabre, je pouvais difficilement, sans bafouer l'évidence, donner raison à Edwin.

    Il représentait plutôt le prototype, l'idéal d'une longue liste de voyageurs candidats au néant, qu'une remarquable exception.

    Cette peine capitale,  terminus vers les rivages inconnus du jugement dernier, peut encore se prononcer dans 31 Etats.

    Des comptes à rebours muets attendent donc toujours leur heure pour des décollages qui ne servent décidément à rien...

    Je me demandais de quoi ou par qui son esprit pouvait être peuplé à l'instant du trépas.

    L'injection fatale s'était probablement insinuée comme un glaive liquide dans les  veines.

    Elle avait dû trancher tous ses derniers  vrais rêves, pour le plonger dans un état de néant. 

    Un corps sans vie et sans rêve,voilà ce qui reste du supplicié.

     

     

     La nouvelle frontière

     

                                                                     


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